France | July 21
"Aux femmes de Beyrouth: ("To the women of Beyrouth"):
Aujourd'hui, j'ai dû me
cacher pour qu'on ne me voie pas pleurer. Je suis allée voir des
évacuations de Libanais. C'était dans le jardin Al-Sanayeh, où j'avais
pris des photos il y a quelques jours et vu des vieux donner à manger
aux pigeons. Pendant la guerre précédente, un panneau accroché à
l'entrée avertissait:
"Il est interdit d'entrer avec des armes"...
Eh bien, dans ce parc étaient à
présent réunis des Libanais émigrés en Allemagne et venus passer ici
leurs vacances, sur lesquels toute cette horreur s'est abattue il y a
une semaine. J'ai escaladé la grille du parc avec ma maladresse et mes
63 ans, j'ai pris une photo, j'ai essayé de redescendre et je me suis
rendu compte que ma manche s'était accrochée à l'une des pointes de la
grille. J'ai vite compris que je préférais sauver mon genou gauche,
quitte à sacrifier au moins l'une de mes manches. Je me suis laissée
tomber et là, avec une délicatesse que je ne saurais restituer avec des
mots, un groupe de femmes m'a entourée, m'a embrassée et m'a couverte
avec mon châle. Elles m'ont raconté leur tragédie. Au lieu de vous la
décrire, je vous demanderais d'utiliser vos neurones et de l'imaginer.
L'évacuation de ceux qui sont
toujours vaincus, toujours perdus. De ces femmes extraordinaires qui
luttent fièrement pour leurs enfants et leur famille, et qui, même si
elles détestent profondément les formes démocratiques avec lesquelles
nous aidons Israël à se défendre, ont entouré l'Occidentale que je suis
et l'ont couverte de tendresse.
Je n'ai pas pu m'empêcher d'aller
chez mon ami Antoine le libraire, pour lui demander les oeuvres
complètes de la poètesse libanaise Nadia Tuéni. Je vous lis un poème
d'elle, intitulé Femmes de mon pays:
"Femmes de mon pays, / une même
lumière durcit vos corps, / une même ombre le repose; / doucement
élégiaques en vos métamorphoses. / Une même souffrance gerce vos
lèvres, / et vos yeux sont sertis par un unique orfèvre. /Vous, / qui
rassurez la montagne, / qui faites croire à l'homme qu'il est homme, /
à la cendre qu'elle est fertile, / au paysage qu'il est immuable. /
Femmes de mon pays, / vous, qui dans le chaos retrouvez le durable."
Femmes du Liban voilées ou
découvertes, qui doivent vivre et que nous devons sauver de cette
folie. Pour qu'elles continuent à garder les pieds sur terre, qu'elles
aient toujours cet esprit fébrilement en quête de solutions
quotidiennes, et aussi cette sainte colère avec laquelle elles crient
aux journalistes: "Pourquoi? Pourquoi ils nous font ça ? Qu'est-ce que
nous avons à voir là-dedans, nous et nos enfants ?" Femmes de Tripoli,
de Saïda, de Tyr, de Jezzin, de Beyrouth... si promptes à donner la vie
et à la conserver, si aguerries par la souffrance.
Aujourd'hui nous sommes lundi, mais
on se croirait un dimanche ou un vendredi, la ville est fermée, et le
Musée national, une fois de plus, est protégé. Le long chemin d'antan
redevient un désert menaçant, hérissé de barbelés, de blocs de ciment,
de soldats, de blindés légers. On voit briller au loin, sous le soleil,
le patient musée qui renferme les vies antérieures de ce pays si
difficile à comprendre et si facile à aimer. Ou l'inverse.
Je me suis rendue ensuite dans le
quartier [commerçant] de Hamra, dont 80 % des magasins sont fermés. Un
vrai crèvecreur : car quand Hamra n'est plus Hamra, ce sont les
derniers. bastions de l'espoir qui s'effondrent. Parmi les boutiques
restées ouvertes, deux sont particulièrement touchantes. La première,
qui vend des parfums de contrefaçon (mettons du Chianel ou du Dioret),
est dans le noir (n'ont d'électricité que ceux qui possèdent un groupe
électrogène). La vendeuse, Mara, dit qu'elle ne cherche pas à vendre;
tout ce qu'elle veut, c'est qu'on lui tienne compagnie. L'autre est un
magasin de lingerie qui m'a fait rire et pleurer en même temps, parce
qu'il est spécialisé dans les grandes tailles et, vu la tournure que
prennent les événements, je vais avoir besoin de rechanges.
En parlant de femmes, hier, à
l'hôpital Sahel, à Ghobeiry, au sud de Beyrouth, des journalistes
étrangers se pressaient autour du médecin, en quête d'informations. "Et
vous ?", ai-je demandé à l'une des femmes présentes. "Moi,je ne suis
qu'infirmière", m'a-t-elle répondu. Elle s'appelle Aida. Dans une autre
salle, deux autres qui n'étaient elles aussi qu'infirmières regardaient
les infos à la télévision; près d'un banc, à proximité, se trouvait le
landau vide d'un bébé. "Sa mère, une infirmière, est allée le promener,
tant qu'il n y a pas de bombes." Elles dorment ici depuis le début des
bombardements.
Les femmes de ce pays. Sauvez-les. ".
Maruja Torres
(dans journal El Pais, Madrid, traduction Courrier International)
Maruja Torres a été longtemps
correspondante de guerre au Liban. Elle est arrivée à Beyrouth quelques
jours avant le début des bombardements israéliens. Elle était venue
faire des reportages sur la renaissance de la capitale libanaise…
Que faire, nous…ici en France? après avoir vu, lu et entendu ce que les média nous montrent au Liban…
Peut-être appeler à se rassembler
devant les ambassades et consulats d'Israël (et d'autres pays du G8 +
l'Elysée, les préfectures,…), pour y jeter des noyaux d'abricots (c'est
la saison…) et y faire jouer à fond et sans interruption le "I put a
spell on you" de Natacha Atlas…
Ceux qui ont vu le magnifique film "Intervention Divine" (de Elia Suleiman, 2002) auront compris…
Pour les autres, explications
ci-dessous + écouter extraits de "I put a spell on you" sur Itunes; +
chercher "Intervention Divine" sur "Google" ou
http://www.cannes-fest.com/2002/f_divine.htm
"Intervention divine"
Film réalisé par Elia Suleiman (2002 )
Prix du jury, Prix de la Critique - Cannes 2002
(1e scène:
Tout en roulant, anodinement, le
personnage joué par Suleiman jette par la fenêtre de sa voiture un
noyau d'abricot… qui fait exploser un char israélien
2e scène:
Le personnage joué par Suleiman se
trouve à un feu rouge, avec à sa gauche un Juif dans une voiture garnie
de drapeaux israéliens; Il met en route à fort volume une cassette de
Natacha Atlas en fixant derrière ses lunettes noires l'homme dans la
voiture d'à côté : "I put a spell on you", je te jette un sort… par ce
geste, c'est plutôt un "tu vois, je suis là moi aussi" que Suleiman
lance à tous ceux qui répandent la haine et le mépris des Arabes de
Palestine…)
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