July 19
Il est temps pour une fois
de ne plus chercher à comprendre ; il est temps de laisser en
suspend les analyses ou les logiques pour se faire simple rapporteur
des tourments qu’endure une fois de plus la communauté libanaise. A mes
côtés mes proches souffrent et c’est pourquoi je souhaite devenir un
maillon de cette chaîne de solidarité qui peine à voir le jour au
niveau international, mais qui se manifeste tous les jours à nos côtés
comme au côté des libanais.
Depuis le 12 juillet 2006, la
diaspora libanaise retient son souffle. Chacun se demande jusqu’où va
s’arrêter cette folie destructrice qu’un froid calcul politique a
déclenché. Le drame se déroule devant les écrans. Pour un cœur en exil,
il n’est rien de pire que de voir son pays détruit. La télévision reste
avec internet la source principale d’information. Ouverts au monde, les
libanais ont l’embarra du choix. Ils zappent volontiers entre les
chaînes francophones comme TF1 ou TV5, anglophones, principalement CNN
et arabophones comme LBC, Futur ou Al Jazira. Le salon devient
rapidement une salle de rédaction où chaque dépêche déclenche une volée
de coup de fils. On cherche à prévenir, à savoir, à comprendre.
Sur tous les visages, la gravité se
lit à chaque flash d’information. Les actualités peuvent prendre
différentes couleurs selon le média qui la transmet. Attention au
contresens politique ou à l’approximation parfois scandaleuse avec
laquelle sont traitées les informations. Amalgame, inconséquence ou
partialité déclenchent de vives réactions. On est déçu de la prise de
position de tel homme publique. On s’indigne qu’une communauté
entière soit résumée par un seul mot : terrorisme. Enfin, on se
demande pourquoi la mort a un impact différent en fonction de part et
d’autre de la frontière ?
On cherche ensuite à contacter ses
proches, à vérifier auprès d’eux que ce que l’on a vu n’est qu’un
mauvais rêve, que finalement l’obus a tapé à côté, qu’il est tombé dans
la mer. Au fil des jours, il devient de plus en plus difficile
d’obtenir une ligne. Le réseau a été d’abord saturé, puis
endommagé ; demain il sera détruit. Comment ferons-nous pour les
contacter ? Lorsqu’un missile s’abat sur une antenne de
cellulaire, se sont des centaines de milliers de voix qui sont
réduites au silence. Lorsqu’un pilote, par erreur, largue sa bombe sur
un hôpital, le silence fait place au néant. L’intervention serait pire
que celle de 1982. Entre ces 24 ans, finalement très peu de choses ont
changé. Le Liban saigne, ses ennemis s’acharnent, ses amis se défilent.
Lors des réunions de famille, on
parle à demis mots du futur ; d’un avenir ? On évite de
blâmer les autres, conscient que ces querelles ouvriraient la voie à la
discorde, ce que le pays ne souhaite plus. On se persuade que le temps
ne retournera pas en arrière jusqu’à cette date de 1975. Les libanais
sont solidaires face aux périls et c’est cette solidarité qui donne
espoir. Ces questions reviennent sans cesse ; combien de temps
encore ? Que va-t-il rester du pays ? Qui pourra desserrer
l’étau qui enserre le Liban ? On ne va pas plus loin car chaque
phrase n’est que conjecture. La décision de guerre ou de paix a échappé
aux libanais.
Des mots voilés sont employés à ne
pas alarmer ceux qui se sont retrouvés coincés ici, à nos côtés,
prisonniers du blocus et du morcellement du pays. Les plus chanceux
sont en famille, mais d’autres ont été surpris en plein voyage. Il faut
dire qu’il y a une semaine, la saison des festivals débutait comme
chaque année. La trêve était proclamée, mais la tempête est venue d’une
figure nationale, prenant tout le monde au dépourvu. Après cinq jours,
on parle déjà de faillite, d’exode, d’immigration, de visas. Déjà on
apprend que ceux qui le pouvaient ont quitté Beyrouth rejoignant les
villages. Douze mille personnes ont fuit le sud.
Parmi les appels que l’on guette,
il y a aussi tout ceux qui sonnent spontanément : « j’ai
appris pour le Liban » ; « tu as des
nouvelles de ta famille ? » ; « et ta femme
? »… La solidarité est grande et les amis se sentent concernés. Je
ne suis pas encore allé aux manifestations de soutien qui s’organisent
partout en France. Je ne doute pas que l’atmosphère y soit
constructive.
Est-ce que ces considérations sont
des banalités pour vous ? Evidemment elles me touchent
personnellement, moi qui suis libanais de cœur. Moi qui ai profité de
la chaleur et de l’accueil de ce peuple. Je pense aujourd’hui à la
promenade que j’avais faite il y a quelques mois en descendant vers ce
sud au littoral sauvage ; à la traversé des montagnes humbles et
fières à la lisière de Marjayoun ; au repas de Mézzés pris sur le
port de Sour. Je n’ose imaginer que cela ne soit plus. Chateaubriand,
qui en son temps a fait le voyage d’Orient, décrivait ces peuples
maudits « nés pour renverser et non pour fonder ». Le Liban
se trouve sur le chemin de l’un de ces peuples et je ne peux me
résoudre à l’idée que la folie des hommes est en train de réduire en
cendres une Nation, un peuple, une identité.
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